Sr. Pierrette Pelletier interviewée sur le dialogue interreligieux

Sr. Pierrette Pelletier, SMNDA avec Fr. Bruno, Dominican, interviewed on interreligious dialogue.

Bonjour à vous, ici Mathieu Lavigne au micro de Vie religieuse, aujourd’hui et demain, un rendez-vous hebdomadaire proposé par la Conférence religieuse canadienne. Chaque semaine, nous vous présentons des entrevues et des témoignages de personnes consacrées – sœurs, frères, prêtres – qui s’expriment sur des thématiques liées à la vie de l’Église et des communautés religieuses canadiennes ainsi que sur leurs engagements dans la société d’aujourd’hui et de demain.

Cette semaine et la semaine prochaine, nous traiterons de dialogue interreligieux. Il n’y a pas si longtemps, l’Église catholique était loin d’être bienveillante à l’égard des autres traditions. « Hors de l’Église, point de salut » disait l’adage. La théologie protestante était jugée hérétique et tournée en dérision; leurs pasteurs et fidèles étaient traités avec méfiance. Les juifs n’étaient guère mieux considérés. La liturgie du Vendredi saint présentait encore les juifs comme un « peuple perfide et déicide », les enfants d’Israël étant collectivement jugés coupables d’avoir « tué » le Christ. Quant à l’islam, une méfiance tenace existait entre les deux religions, et ce, depuis au moins l’époque des Croisades.

Mais depuis 50 ans, depuis le Concile Vatican II, l’Église catholique plus directement avec le décret Nostra Aetate de 1965,  s’est profondément engagée dans la voie du dialogue interreligieux. Se sont multipliés les espaces de dialogue afin que les chrétiens catholiques et non-catholiques, mettent un terme à des siècles de méfiance, de mépris et, parfois, de violences réciproques, et puissent ainsi œuvrer à la paix mondiale. De tels espaces de rencontres et de dialogue, mes invités de cette semaine et de la semaine prochaine en ont créés et en animent. Je vous les présente  avec plaisir.

 

Sœur Pierrette Pelletier fait partie des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d’Afrique, mieux connues sous le nom de « Sœurs blanches », une congrégation fondée en Algérie et présente en sol canadien depuis 1903. Elle est la coordonnatrice du groupe InterFoi, un groupe interreligieux  fondé en 2007 à Cartierville (Montréal – Canada).

Avant d’explorer plus en détails vos différents modes d’engagements dans le dialogue interreligieux, j’aimerais que vous nous partagiez votre définition personnelle du dialogue interreligieux.       

Je fais mienne ces quatre formes de rencontre des religions proposées par le Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux :

  1. Le dialogue de la vie, du voisinage, au gré des rencontres et du travail : c’est pour tous!
  2. Le dialogue des œuvres qui rassemble les gens par un désir commun de service humanitaire
  3. Les échanges théologiques des experts pour souligner les lieux communs des doctrines et nommer l’irréconciliable
  4. Le dialogue de l’expérience religieuse où des personnes enracinées dans leur propre tradition religieuse, partagent leurs richesses spirituelles. On entre ainsi dans l’expérience spirituelle de l’autre et on lui offre un espace en soi. C’est notre méthode… Et,  « Si noire soit la pièce, la lumière de la lune  y entre selon l’ouverture du rideau ! » (Rûmi)

M.L. Quels sont les principaux objectifs du dialogue interreligieux ?

P.P. L’objectif n’est pas de convertir l’autre en le persuadant de changer d’affiliation religieuse. Mais plutôt d’inciter à mieux connaître et respecter les autres religions non chrétiennes. Les traditions doivent être approchées avec grand respect à cause des valeurs spirituelles et humaines qu’elles contiennent et qui ont été le lieu d’expression de l’expérience religieuse et des aspirations profondes de millions de leurs membres et continuent à le faire aujourd’hui. (Dialogue et annonce no 14)     Au cours des échanges  Les chrétiens  confessent leur foi en Jésus-Christ, les partenaires en dialogue, leur propre vision religieuse. La conversion à laquelle chacune des parties est conviée est de répondre avec une sincérité croissante  à l’appel personnel de Dieu et au don gratuit qu’il fait de lui-même.

M.L. Qu’est-ce qui vous a amené à vous impliquer dans le dialogue interreligieux ? D’où vient votre intérêt pour l’autre, le différent ?

P.P. -L’autre différent, quand j’avais 6 ans, c’était pour nous,  les protestants qui avaient leur église au  bout du terrain de mon grand-père à Cacouna dans le Bas St-Laurent. L’été, on les entendait chanter leurs hymnes en anglais et ma mère attirait notre attention sur le cantique  Plus près de toi mon Dieu = Nearer my God to Thee,  cette mélodie était jouée sur le pont du bateau Titanic lorsqu’il coulait, expliquait-elle.  Des irlandais étaient nos voisins immédiats, leurs berceuses entraient par nos fenêtres, nous observions leurs danses carrées,  nous participions à leur feux sur la grève en caramélisant  la guimauve.  Des amérindiens qu’on appelait les sauvages habitaient depuis toujours la région, ils exposaient leur artisanat, et on achetait leurs corbeilles en foin d’odeur, leurs jolis mocassins. Maman nous apprenait à apprécier et respecter les uns et les autres.  À Québec, où nous avons été élevés, elle nous disait : allez jouer avec les petits américains pour  apprendre l’anglais.  Puis, la rencontre du camarade garçon se faisait naturellement entre scouts et guides, puis avec le groupe de danse de folklore l’Ordre de Bon Temps qui favorisait les amitiés mixtes et les voyages culturels.

L’appel pour l’Afrique était bien aussi la manifestation de l’attrait de la différence. Cet appel trouva sa concrétisation  à travers notre congrégation née à Alger et c’est là qu’on allait vivre une année d’initiation en pays musulman, en équipes internationales. Nous y recevions un début d’initiation à l’islam, au monde arabe, sa langue, son hospitalité,  son architecture. C’est ensuite  au Mali, en Afrique de l’ouest, où j’ai vécu la majeure partie de ma vie missionnaire, comme infirmière, dans le travail de la santé, que je me suis trouvée en collaboration égalitaire avec le personnel musulman et les malades musulmans, de l’Institut Marchoux de Bamako, centre de recherches et de soins pour la Lèpre et autres maladies tropicales.  En 1959 on comptait au Mali, à peine 2% de chrétiens face à une majorité musulmane sur fond traditionnel d’animisme.  C’est par un feuillet publié par les Pères Blancs de Tunisie que je continuais ma formation par correspondance. Lorsque l’enveloppe de Comprendre arrivait, la communauté lisait  et  faisait suivre au chef religieux musulman du quartier; par la suite, j’invitai cet imam à venir offrir des veillées spirituelles à nos 300 adultes en traitement interne,   pendant que le Père Blanc aussi invité, présentait une parabole d’Évangile.  Par là, je vois avoir posé tout simplement, une petite base pour le dialogue interreligieux que j’ai cherché à construire toute ma vie…

M.L. Quelles formes prennent vos engagements respectifs dans le dialogue interreligieux ?

P.P. Je dois ici remercier un Père Missionnaire d’Afrique, Bernard Tremblay qui m’avait invitée  à joindre leur groupe de Rencontre Spirituelle avec les musulmans,  inauguré en 2001 à leur résidence de la rue St-Hubert au centre-ville de Montréal, le Centre Afrika.

Je me suis mise à fréquenter ce groupe pour ensuite créer le mien en 2007 à Cartierville au Carrefour Foi et Spiritualité, au sous-sol de l’église Saint-Joseph-de-Bordeaux.   Mohamed Bounegta et Michèle Poirel nous ont suivis dans le nouveau groupe.   Peu après, un juif s’est ajouté le très regretté Dr Victor Goldbloom qui nous a beaucoup apporté.  Il a, entre autres, présidé un repas rituel juif, le seder, nous a ouvert les trésors du musée à leur Temple de la rue Sherbrooke, a offert des livres à notre bibliothèque du Carrefour … Nonagénaire, il a eu tout juste le temps de publier ses mémoires Les Ponts du Dialogue.  Que ce Juste repose en paix parmi les Justes… Une dame juive, Sharon Gubbay Helfer est aussi d’une grande générosité de présence avec nous malgré un emploi du temps très chargé.    Nous avons  aussi été invités chez les baha’is de l’Avenue des Pins et avons appris à découvrir leur grande humanité, leur recherche de beauté et d’harmonie, leur apport à notre civilisation trop tentée de consumérisme. . . J’ai été très aidée par Hakima pour le secrétariat et chaque membre fait sa part. Je demeure coordonnatrice, cherche les intervenants et convoque les rencontres. Les responsables du Centre Communautaire Laurentien sont nos partenaires musulmans les plus anciens et la confiance s’agrandit à chaque rencontre.

M.L. À la lumière de votre longue expérience du dialogue entre catholiques et musulmans, quels sont selon-vous les principaux points de rencontre entre ces deux traditions ?

P.P. Au plan théologique, Mariam, Marie, la Mère de Jésus est déjà vénérée dans les deux religions et peut inspirer nos vies dans la tendresse et la miséricorde.  Au plan spirituel : qui ne se retrouve dans la mystique, quand, ouvrant notre esprit, le cœur est atteint?    Sur le plan humain, et cela vaut pour rencontrer toutes les traditions, c’est la relation humaine dans le respect et l’ouverture puis vient naturellement l’engagement citoyen  pour le Bien commun et la Maison commune (notre Terre).

M.L. Vous êtes impliqué depuis plusieurs années dans le dialogue judéo-chrétien. Quels sont les points communs, les points de rencontre entre les fois juive et catholique ?

P.P. Comment ne pas se réjouir quand on apprend que 25 rabbins juifs ont signé un document déclarant le  christianisme : un  don fait aux nations. Et, entendre de leur bouche que ce christianisme, d’abord greffé sur le judaïsme pour ensuite s’en séparer, ne fait pas de nous des ennemis mais des partenaires au service des nations, ensemble. L’amitié judéo-chrétienne de France est un groupe très actif et nous bénéficions des comptes-rendus de leurs congrès annuels et de l’intensité de leur recherche. Je fais bénéficier mes contacts de ces articles souvent traduits et retransmis par le Professeur Jean Duhaime.  Ici à Montréal, au temple Emanu El Beth Shalom, nous sommes invités à des conférences au moins 4 fois l’an et aux fêtes et concerts.

M.L. Y a-t-il eu des moments, au fil de vos rencontres avec des membres d’autres traditions religieuses, où vous avez été heurtés, ou déstabilisés ? Si oui, que vient nous apporter un tel moment, un tel « choc » ?

P.P.A la librairie Monet, une vingtaine d’ados musulmans se sont tous levés pour faire la leçon à l’auteur du livre Coran et Déviation Politique, le jugeant contraire au Coran et le menaçant de l’enfer;   à InterFoi,  la musulmane animatrice du jour, a été heurtée lors de questions sur la correction des voleurs par l’ablation des membres;  malaise vite dissipé par un autre musulman invité… qui est devenu un intime collaborateur.

Plus souvent,  je suis charmée et éblouie par l’action visible de l’Esprit  dans l’autre,  ainsi : voir un jeune homme connu devenir devant mes yeux : ‘derviche tourneur’ lors d’un ravissement en Allah, ou  de celui, tenant à partager sur facebook   l’état de grâce qu’il a ressenti, comme pèlerin parcourant  la Montagne dans ses couleurs d’automne avec des camarades de fois différentes.    L’appel à la prière chanté en arabe,  jumelé à la sonnerie du carillon du clocher, nous a charmés à St-Jean-de-Matha comme à l’Église Unie de la rue Ste-Catherine.  Chaque fois Dieu est plus grand que notre cœur.

M.L. Comment réagissent les jeunes rencontrés dans le cadre de vos engagements dans le dialogue interreligieux ? Peut-on dire qu’en matière de dialogue interreligieux, il y a une différence de sensibilité entre les générations ? Que le dialogue va davantage de soi pour les générations montantes ?

P.P. Les jeunes ont été plutôt absents de nos rencontres mais je constate une belle facilité de communication lorsque je suis dans l’autobus 64 ici, combien de jeunes revenant de l’école par groupes multiculturels,  passent d’une langue à l’autre dans la même phrase…comme tout naturellement. Parler la langue de l’autre c’est aussi mieux le comprendre. Et puisqu’ils ont toujours l’ipad en mains, on dit maintenant que « Jésus est au bout des doigts » en parlant de la culture numérique rapidement apprise par les jeunes; serait-ce leur chance de découvrir Jésus sans catéchèse autre que celle de l’internet???

M.L. On peut penser que le dialogue entre les trois grandes religions monothéistes – juive, catholique et musulmane – peut être facilité par ce point commun qu’est la croyance en un Dieu unique. Qu’en est-il du dialogue, par exemple, avec les traditions hindous, bouddhistes, amérindiennes ? Est-il plus difficile de créer des ponts avec des membres de ces traditions ?

P.P. Nous sentons que le courant passe mieux qu’avant avec les gens de l’Amérindie. Depuis quelques années, l’Association des Religieuses pour les Droits des Femmes a multiplié les rencontres avec ces femmes des premières nations.  Et dernièrement encore, une sortie nous conduisait chez les Abénaquis d’Odanak (à l’est de Sorel) où en plus de découvrir les beautés de leur Musée, il nous a été donné de sentir chez-eux, le passage d’un fort courant spirituel et le réinvestissement de  leur fierté chrétienne. Idem avec une métisse iroquoise qui fréquente nos lieux.

Il y a eu des veillées spirituelles célèbres à la cathédrale de Longueuil avec tambours amérindiens, rabbins, hindous, sikhs enturbannés… D’ailleurs, ces derniers nous ont reçus à leur temple près du métro Angrignon.  Leurs portes sont ouvertes, c’est le temps qui nous manque.  Religions pour la Paix réunit périodiquement différentes traditions pour des fins de semaine dans la nature à Neuville dans un ancien couvent au bord du fleuve. Poésie, chant, promenade, sont des véhicules puissants de communication et d’amitié.

M.L. Le silence est souvent présenté comme un lieu de dialogue avec Dieu. De son côté, le dialogue entre êtres humains implique cependant la parole, l’échange. Le dialogue peut-il néanmoins passer par un silence partagé, par la prière en commun par exemple ?

P.P. -Tout à fait.  Se taire ensemble devant Dieu, nous le faisons aussi à l’occasion de nos rencontres. C’est souvent mieux qu’une prière, même si l’islam attribue 99 Beaux Noms à Dieu , car :  nous ne pouvons que le nommer l’inconnaissable!

M.L. Qu’est-ce que ces engagements, ces rencontres, ces dialogues interreligieux ont changé en vous, dans votre foi ?

P.P. -Admiration pour les participants, enrichissement à l’écoute de leurs confidences, certitude que Dieu aime tous les humains.   Sœur Pierrette, père Bruno, merci beaucoup pour votre présence en studio aujourd’hui et pour votre engagement dans le dialogue interreligieux.

M.L. Je rappelle que Pierrette Pelletier fait partie des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d’Afrique et qu’elle est la coordonnatrice du groupe InterFoi. De son côté, Bruno Demers est dominicain, prêtre et professeur à l’Institut de pastorale des Dominicains.

P.P.On les retrouve tous les deux la semaine prochaine afin d’aborder de nouveau la question du dialogue interreligieux. Nous nous demanderons notamment quelles sont les clés d’un dialogue véritable ? Bref, c’est un rendez-vous !

Je vous remercie d’avoir été à l’écoute de cet épisode de Vie religieuse, aujourd’hui et demain, une émission proposée par la Conférence religieuse canadienne. Un amical merci à la régie, et à Frédéric Barriault pour son aide à la recherche. Je m’appelle Mathieu Lavigne et je vous invite à rester à l’antenne de Radio VM. À bientôt.

 

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2 commentaires pour Sr. Pierrette Pelletier interviewée sur le dialogue interreligieux

  1. gigueredottawa dit :

    Quel beau témoignage d’ouverture et de respect de l’autre dans sa différence et sa richesse !

    J'aime

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